Enseigner la musique : n° 13-14

Enseigner la musique 13 - 14Les musiciens et la cité :
Enjeux démocratiques des pratiques de la musique.
Réflexions, regards critiques, expériences

 La démocratie n’est le privilège de personne, disait Gérard Mendel.

Gérard Mendel était l’initiateur de ce qu’il a nommé la socioanalyse, croche-patte fait à la théorie psychanalytique qui renvoie l’individu à sa seule histoire familiale. Pouvoir exister pour lui passe par le pouvoirfaire. Qu’il écrit en un mot.

Pouvoir être passe par pouvoir faire. Pouvoir participer à la chose publique est devenu une revendication : une question urgente de société semble-t-il, pour donner un peu d’oxygène au citoyen qui sent le sens du monde lui échapper. « Notre fatigue du débat signe peut-être notre lassitude de la démocratie », disait encore Gérard Mendel il y a moins de trente ans.

Le contrat social, comme notre consentement à l’impôt, ont-ils expirés dans nos pays se réclamant de la démocratie ? Faut-il en repenser les bases dans un temps où la mondialisation laisse des pans entiers de la population sur le bord des routes d’une économie qui semble s’émanciper, quand elle ne le revendique pas, de toute pensée politique ?

Michel de Certeau indiquait qu’il y a bien longtemps que la population est à même de faire bien plus que ce à quoi on l’autorise : encore faut-il donner l’occasion de faire. De pouvoirfaire. 

On découvre la France multiple, archipelisée, nous dit-on, en cultures à peine juxtaposées, alors que le principe républicain suppose un pacte auquel chacun adhère : Europe des nations ou Europe des nationalismes ? Les peurs de la différence, comme toujours savamment distillées par certains, entrent en effervescence au moment précis où la catastrophe écologique s’affirme.

Nos univers semblent se côtoyer sans plus se rencontrer, le projet commun s’efface : le concert des Nations devient cacophonie tant les violons peinent à s’accorder, et une lancinante musique nous serine la fin possible de l’humanité.

Banales métaphores musicales ? Certainement. Mais depuis quelques temps, le champ de l’action artistique voit fleurir des initiatives qui ont pris au mot ces métaphores musicales : ainsi pense-t-on que la pratique collective de la musique aurait quelque vertu sociale, et qu’en ce cas, le modèle de l’orchestre ne demande qu’à s’appliquer aux enfants - à tous les enfants - en un lieu où ils sont de fait rassemblés, l’école. La multiplication des orchestres à l’école, notamment sous l’impulsion de la Philharmonie de Paris qui en a matérialisé le projet dans Demos, a devancé de quelques années le propos de Vincent Agrech qui publie ces temps-ci « Un orchestre pour sauver le monde ».

Fort projet, forte métaphore là encore. Le propos est assurément enthousiasmant : la musique aurait des vertus démocratiques qu’il ne faut plus ignorer. Mais l’orchestre en serait-il le modèle universel ? Diverses configurations sont possibles pour faire entrer les enfants, voire les adultes, en musique. D’autres modèles sont disponibles ou en construction. Les musiques non « classiques » recèlent des démarches artistiques et pédagogiques qu’il serait dommage d’ignorer. Les établissements d’enseignement spécialisé de la musique, quant à eux, s’essayent à d’autres habits, réinterrogent leurs enseignements et proposent de nouvelles démarches à même de concerner davantage les publics qui restent à leur porte. C’est le cas aussi de nombres d’associations qui œuvrent à construire des démarches qui mêlent étroitement pratique artistique, création collective et rencontre de l’autre, au-delà des guichets esthétiques et sociaux qui cantonnent l’action culturelle et l’action sociale à demeurer « en silos » - en ghettos ? - séparés.

Toute métaphore mérite d’être interrogée dès lors qu’on la prend à la lettre. C’est un peu le projet de cette livraison en double numéro.

Double numéro, copieux, il est vrai, car nous avons tenté d’interroger le rôle politique, osons le mot, que la pratique de la musique peut tenir dans des sociétés perturbées, souvent inégalitaires et sans cesse en évolution. Des sociétés où les moyens de production de la musique et de sa diffusion ont bouleversé les définitions en usage, tant d’un point de vue esthétique que de celui de son sens et de sa place dans les imaginaires individuels et collectifs. Les fonctions sociales des musiciens ont été largement interrogées par ces mutations profondes : elles sont l’objet de débats qui, eux non plus, ne sont pas exempts de dissonances.

De plus en plus de musiciens s’interrogent sur le sens d’une action musicale qui permettrait à des populations plus multiples, dans tous les sens signifiés par ce mot, de pratiquer de la musique, s’inventant à eux-mêmes dans une telle démarche. Symétriquement, nombre d’élus attendent de leurs établissements qu’ils arrivent à élargir le cercle de ceux qui les fréquentent.

Nous avons voulu interroger les acteurs musicaux qui aujourd’hui tentent, avec leurs moyens, de donner un sens citoyen à leur action en permettant à toute la population, non plus seulement d’écouter de la musique, mais d’en faire.

« Pourrons-nous vivre ensemble ? » se demandait en 2000 Alain Touraine dans un livre sous-titré : « Egaux et différents ». La pratique de la musique peut-elle nous aider à faire aboutir ce défi ?

Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans les manières de faire, comme souvent. Comme toujours.

Comment penser la médiation, terme incertain mais si fréquemment convoqué dans le secteur culturel ? En 1997 déjà, c’est à ce thème qu’Enseigner la Musique consacrait sa première livraison. Le présent numéro s’ouvre sur les actes d’une journée de rencontre professionnelle à Villeurbanne sur le même thème : on y lira les interrogations, souvent passionnées mais aussi parfois soucieuses, des professeurs de musique aujourd’hui.

Nous consacrons ensuite un dossier au modèle de l’orchestre comme pratique collective. On y lira des avis critiques, notamment sur le modèle vénézuélien El Sistema qui a en partie inspiré les projets d’orchestres à l’école en France, ainsi qu’une comparaison entre les démarches portugaises et françaises sur cette question. On y trouvera aussi les réflexions de professeurs de musique qui, en France, ont réinventé les pratiques collectives en ouvrant à tous les genres musicaux. Un projet colombien ambitieux de participation démocratique par l’exercice de l’art clôt ce dossier et donne à penser l’action politique quand elle se décline sur des principes d’inclusion démocratique de tous, portés nationalement.

Un second dossier est ensuite consacré à des expériences menées à divers endroits par des musiciens, jeunes et moins jeunes, qui toutes sont menées au départ d’une intention : faire œuvrer les gens ensemble, ce terme résonant de son sens tout singulier.

Deux articles posant un regard sur la conception de l’enseignement musical closent ce numéro.

L’action artistique est un vecteur de démocratie, en tout cas lorsqu’elle est conçue pour permettre aux uns et aux autres de réaliser autre chose que du rentable, de pouvoirfaire « œuvre » sans obligation de sanction sociale ou professionnelle.

Pour une telle ambition, il faut reposer la pensée de l’action artistique et culturelle, la décliner au regard du monde d’aujourd'hui.

Pour les artistes, il y a là un enjeu en termes de démocratie : permettre à tout un chacun cet accès aux mondes de l’art, et surtout, au geste artistique actif, qu’il soit musical, théâtral, chorégraphique littéraire ou plastique.

L’art est une manière de faire le monde : quel monde ?

Jacques Moreau

Eddy Schepens

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